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Hbsc Xris Blog - A la poursuite du réel, historique et scientifique, parce que 1984, nous y sommes presque.

Archéologie, Histoire de l'agriculture, de l'élevage, de l'alimentation, des paysages, de la nature. Sols, faunes et flores. Les sciences de la nature contre les pseudos-sciences, contre l'ignorance, contre les croyances, contre les prêcheurs de l’apocalypse.

Nongqawuse, 16 ans, prophétesse de l'apocalypse qui "suicida" les siens ou la tragédie Xhosa de 1856-1857.

Nongqawuse (née vers 1840, décédée en 1898)

Nongqawuse (née vers 1840, décédée en 1898)

 

Etant jeune, à l’université, en étudiant la 2de moitié du XIXème siècle français, un cours a porté brièvement sur le colonisation européenne en Afrique et les conflits en cours à cette époque. A cette occasion fut évoqué le « suicide collectif du peuple Xhosa » par destruction volontaire de toutes leurs ressources. C’était la première fois que j’en entendais parler et j’ai considéré les faits comme complètement hallucinants. 

 

Depuis le temps a passé et je sais que des prophètes d’apocalypse qui entrainent des masses de leur contemporains à la catastrophe, ont existé dans différentes époques et dans presque toutes les civilisations.

 

L’histoire des Xhosas est revenue récemment sur certains réseaux sociaux, probablement en raison de l’âge auquel Nongqawuse, la prophétesse de l’apocalypse conduisit les siens à la famine, à la désolation, à la mort…

 

Nongqawuse avait 16 ans, cela évoque sans doute quelque chose dans l’actualité présente… La jeune Nongqawuse n’allait pas à l’école non plus, mais reconnaissons qu’elle ne pouvait s’offrir le luxe du choix, il n’y en avait pas.

 

 

L’histoire :

 

Au milieu du XVIIème siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales (la VOC), non pas un pays, mais une immensément riche et puissante société commerciale, peut-être la plus puissante de tous les temps, qui possède une flotte considérable, et fait des navettes entre l’Europe et l’Asie et plus particulièrement l’Indonésie, recherche, sur son trop long parcours maritime, un point de ravitaillement en eau et nourriture fraiche pour ses équipages. 

 

C’est ainsi qu’en Afrique du Sud, la VOC installe dans la région du Cap, un comptoir de ravitaillement.

 

Sur place, vivent des peuples dénommés Khoisan, qu’on divise en principe entre Hottentots, des éleveurs et Bochiman des chasseurs cueilleurs. Au départ, ils fournissent de la viande fraiche aux néerlandais qui se servent également en eau sur place. Mais des conflits surviennent et la population Khoisan diminue très rapidement du fait à la fois de maladies inconnues amenées par les européens, de réduction de ses territoires de chasse et de mauvais traitements.

 

En conséquence, les maîtres de la VOC installent une petite colonie d’agriculteurs et d’éleveurs européens, néerlandais, allemands, huguenots français, qui atteint 1700 européens en 1702 et autant d’esclaves. Ceux ci ont pour mission de produire de façon aussi régulière que possible de quoi remplir en nourriture les cales des navires de la compagnie. 

 

En pleine expansion démographique, car les terres de la région du Cap sont riches, ces colonies d’agriculteurs et d’éleveurs réclament rapidement de nouvelles terres, ce que la VOC refuse.

 

Le Cap est un comptoir de ravitaillement, rien d’autre, la Compagnie est strictement une entreprise commerciale, coloniser ne l’intéresse pas.

 

Des dissidents, descendants des premiers occupants européens, parlant une langue commune, une forme de néerlandais qui va devenir l’afrikaner, les Boers, leur nom veut dire « paysans » prennent alors la route en chariots attelés de chevaux en emmenant leur bétail. 

 

Ils s’organisent en convois pour survivre et se défendre et, progressivement au cours du XVIIIème siècle colonisent une vaste région au nord et à l’ouest du Cap, relativement facilement car les Khoisans, ravagés par la variole de 1713 et par les effets de la colonisation europénne sont en perdition. Rajoutons que les peuples Khoisans sont également confrontés depuis des siècles sur leur front nord et ouest, à la pression des Bantous, éleveurs et agriculteurs plutôt dynamiques et expansionnistes même s’ils ont été contenus dans leurs territoires de l’époque, par les limites annuelles des précipitations. 

 

Vers 1778, au niveau de la Great Fish River, à 800 km au nord est du Cap, des Boers se heurtent pour la 1ère fois aux Xhosas, un rameau des Bantous. S’ensuivent une série de guérillas dont le détail est de peu d’intérêts, du moins, dans notre propos.

 

Profitant des guerres napoléoniennes, les Britanniques font l’acquisition de la colonie du Cap en 1814. 

 

Les colons de langue néerlandaise, qui refusent d’autant plus l’autorité anglaise, que ceux ci abolissent l’esclavage en 1833, prennent à leur tour la route, dans un second mouvement migratoire des Boers, c’est le « grand trek ». Ces derniers conquièrent des territoires et fondent des républiques Boers indépendantes. Les Britanniques ne reconnaissant pas ces républiques vont les annexer successivement. 

 

Le XIXème siècle est marqué par des séries de conflits qui opposent entre eux Britanniques et Boers, peuples Bantous entre eux, Africains et Européens le tout avec des alliances constamment mouvantes qui n’ont pas forcément eu pour fondement la couleur de la peau comme on le pense aujourd’hui.

L'Afrique au XIXème siècle, source : Atlas historique sous la direction de G. Duby (1988)

L'Afrique au XIXème siècle, source : Atlas historique sous la direction de G. Duby (1988)

C’est dans ce sud de l’Afrique en plein bouleversement que nait vers 1840 une jeune Xhosa du nom de Nongqawuse dans la région du fleuve Great Kei qui a donné son nom aux régions du Ciskei et du Transkei. 

Les Xhosas sont un peuple africain appartenant au sous groupe Nguni des peuples Bantous comme les Zoulous qui sont plus connus. Originaires de la région du lac Tchad où on les situe il y a un peu plus de 3000 ans, on pense qu’ils contournent les grandes forêts équatoriales jusqu’à la région grands lacs d’Afrique de l’est, d’où ces éleveurs itinérants de bétail entament une migration vers le sud de l’Afrique. Il y a plus de 1000 ans, ils semblent avoir déjà suffisamment repoussé les Bochimans pour occuper toute une vaste région correspondant à la moitié nord est de l’actuelle Afrique du Sud.

 

Se heurtant successivement aux Boers et aux Anglais, les Xhosas connaissent tout au long de la première moitié XIXème siècle, une tragique série de défaites qui grignotent leurs terres ancestrales . La défaite de la guerre 1850-53, contre les Anglais, les marque particulièrement. Celle ci est suivie par une épidémie qui tue 100 000 têtes de bétail en 1854 puis par une terrible sécheresse en 1855 et 1856. Tiens tiens, déjà une épidémie ! tiens tiens, déjà le climat !

 

C’est dans ce contexte qu’au printemps 1856, la jeune Nongqawuse, une Xhosa, âgée de 16 ans, a une vision en allant puiser de l’eau à une rivière.

« Les dieux restaureront toute la puissance passée des Xhosas, les morts ressusciteront, le bétail et la nourriture abonderont à la condition que le peuple Xhosa s’impose un sacrifice expiatoire, la destruction de toutes ses récoltes, de tout son bétail et de tout ce qui lui est utile dans la vie courante. »

 

Aussi incroyable que cela ait pu m’apparaitre quand j’étais jeune, (bien sûr ce n’est plus si incroyable en 2020…), de nombreux grands chefs Xhosas se déplacèrent pour rencontrer l’adolescente illuminée et un grand nombre d’entre eux accordèrent de l’intérêt à sa prophétie. Il n’en fallu pas plus pour que dans la communauté Xhosa, traumatisée par la série d’événements catastrophiques qu’ils venaient de vivre, l’hallucinant appel à la destruction expiatoire du bétail et des récoltes soit relayé par divers illuminés sur tout le territoire Xhosa.

Bien entendu, les opposants Xhosas furent réduits au silence et menacés.

 

 La date de la nouvelle lune de juin 1856 étant fixée pour son accomplissement, les massacres de bétail et destructions commencèrent. Rien ne s’étant passé, les Xhosas, ayant gardé du bétail et des réserves de nourriture, furent blâmés et la date de la réalisation de la prophétie fut repoussée en décembre de la même année 1856. 

 

Tandis qu’une sévère famine sévissait déjà, elle fut une nouvelle fois repoussée à la date du 16 février 1857 et on pourchassa les Xhosas ayant gardé quelque chose car ils étaient évidemment désignés comme responsables du non accomplissement de la prédiction. On estime que 85% des Xhosas détruisirent tout ce qu’ils possédaient, nombreux sous la contrainte.

 

La terrible famine entraina la disparition de plus ou moins les 3/4 du peuple Xhosa. Les survivants s’enfuirent chercher refuge auprès des Anglais et des Boers, implorant leur secours. 

 

Pour les Anglais, les guerres contre les Xhosas étaient achevées. Dans les années qui suivirent, les Britanniques installèrent 6000 colons européens sur les terres libérées par le « suicide » Xhosa. 

 

Nongqawuse fut emprisonnée par les Anglais et demeura convaincue, comme une poignée de survivants, que la prophétie ne s’était pas réalisée par la faute des Xhosas qui avaient refusé d’exterminer leur bétail et de brûler leurs récoltes. Elle mourut en 1898, une quarantaine d’années après la tragédie.

 

Comment une jeune fille de 16 ans a pu ainsi conduire presque tout son peuple à détruire ainsi ses ressources, conduisant les siens à la mort ?

 

La responsabilité des prêcheurs chrétiens dans ce mouvement d’auto-destruction a parfois été évoqué par des historiens africains. Ils n’ont pas forcément complètement tort.

Comme dans un grand nombre de civilisations, les croyances traditionnelles des Xhosas comprenaient des pratiques sacrificielles pour s’assurer la bienveillance des dieux, notamment dans des circonstances où les dieux étaient manifestement hostiles, sans doute en raison d’une faute quelconque commise par la communauté au sens collectif. 

Pour obtenir le pardon des dieux et le retour de la générosité de ces derniers, quelque chose devait leur être sacrifié. 

 

Au XIXème siècle, quand survient cette tragédie, les Xhosas sont largement en voie de christianisation. L’évangélisation des Xhosas par les pasteurs méthodistes du courant religieux protestant de l’anglais John Wesley, avait commencé dès 1816. Ces derniers avaient fondé des missions en pays Xhosa et édité une bible en langue Xhosa dès 1831. 

 

Comme le catholicisme et certains courants protestantistes, le courant protestantiste méthodiste anglais s’inscrit dans des courants religieux chrétiens qui admettent prophéties, interventions surnaturelles, rites de purifications ou d’actions de grâce, sanctifications. 

 

Le christianisme nait il y a 2000 ans, du schisme d’un mouvement dissident juif, peut-être issu de la secte des Esseniens. Imprégnés d’attente eschatologique, les disciples de ce mouvement reconnaissent comme le messie attendu, un certain Jésus se disant le fils de Dieu. Faiseur de miracles, ce dernier rachète les pêchés de l’humanité en mourant sur la croix, un instrument de supplice romain. C’est bien curieux une religion qui a pour symbole un instrument de supplice…

 

Les premiers chrétiens sont tous issus du judaïsme mais ils vont vite convertir des non juifs, les gentiles (autres nations), qui seront rapidement beaucoup plus nombreux qu’eux et oublieront au cours des siècles, leurs racines culturelles juives.

 

En héritant du christianisme, les Occidentaux ont hérité d’une mythologie qui inclut la croyance en la fin du monde et la conviction que les fautes commises peuvent être rachetées par un sacrifice. 

Et en s’invitant sur tous les continents, les Occidentaux ont d’autant plus facilement diffusé le christianisme que des croyances en la responsabilité humaine face aux dieux, et au rachat sacrificiel des fautes étaient préexistantes.  

Notons que l’Asie et notamment l’est asiatique, en raison d’un fond religieux profondément distinct, est globalement resté assez réfractaire au christianisme.

 

Même déchristianisés, les européens du XXIème siècle sont indéniablement les héritiers de cette pensée sacrificielle et les écologistes en sont les nouveaux prophètes… Sans un grand mouvement de résistance, leurs destructions nous conduiront dans l’abîme.

 

S’agissant de Nongqawuse, toute analogie avec notre époque est n’évidemment pas fortuite.

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