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Hbsc Xris Blog - A la poursuite du réel, historique et scientifique, parce que 1984, nous y sommes presque.

Archéologie, Histoire de l'agriculture, de l'élevage, de l'alimentation, des paysages, de la nature. Sols, faunes et flores. Les sciences de la nature contre les pseudos-sciences, contre l'ignorance, contre les croyances, contre les prêcheurs de l’apocalypse.

Au bonheur des femmes : une machine à laver Bendix, 1960

Au bonheur des femmes : une machine à laver Bendix, 1960

Seppi, dont je suis assidument le blog tous les jours, a publié récemment un article traduit de Chelsea Follett, rédactrice en chef de Human progress sur le progrès technologique qui a libéré les enfants des travaux forcés. 

http://seppi.over-blog.com/2020/01/le-progres-technologique-a-libere-les-enfants-des-travaux-forces.html

Il faut le lire. C’est très intéressant, surtout pour ceux qui n’ont aucune idée de ce que pouvait être la vie « réelle » autrefois. Autrefois, cela peut être il y a plusieurs siècles, des millénaires, mais également il n’y a pas si longtemps que cela…

En le lisant, les souvenirs de ce que m’ont raconté les gens des générations de mes parents, grands parents, arrières grands parents se sont bousculés dans ma tête. 

 

Comme dans l’article, il était question de l’invention de machine à laver et de tout ce qui libère les femmes des tâches ménagères, et que devant moi, il y avait une vieille dame de 88 ans qui considère, en tant que femme, que la machine à laver est une des plus extraordinaires inventions de tout les temps, et bien j’ai décidé de rebondir sur l’article de Seppi en racontant les souvenirs de cette vieille dame, quand elle était une petite fille.

 

C’était dans les années 1940 à Rennes.

Une femme élevait seule ses deux enfants, un garçon de 12 ans en 1940 et une fille de 8 ans, après que son mari soit parti sans laisser d’adresse. Ne lui jetons pas la pierre, les grands blessés de la 1ère guerre n’ont pas eu la vie facile.

La femme gagnait sa vie en lavant le linge des soldats allemands dont il faut se souvenir qu’ils ont employé bien des français et françaises et les ont payés et traités correctement.

 

Cette femme vivait au 1er étage d’un maison dans une pièce unique avec une fenêtre unique, précédée d’une petite entrée.

Le mobilier était simple, une armoire, une table et 3 chaises, une table de nuit, un lit dans un coin où dormait la mère et la fille, un réchaud à gaz à 2 feux, car suprême confort, il y avait le gaz de ville et un fourneau à charbon qui n’était entretenu que chichement. Le garçon dormait sur un lit-cage qui était déplié après avoir poussé dans un angle la table et les chaises. 

Il n’y avait pas l’eau courante, il fallait aller la chercher de l’autre côté de la rue à une pompe à pied, avec des seaux. 

Dans l’entrée se trouvait un petit meuble sur lequel était posé de quoi faire la toilette sommaire du matin avec dessous un seau pour y verser les eaux usées.

Le seau d’eau usée était ensuite descendu dans la cour pour être versé dans les wc communs aux occupants de la maison et au café proche.

Il n’y avait pas l’électricité et une lampe, peut-être à carbure, était utilisée, la mémoire d’une petite fille à 80 ans de distance est parfois imprécise mais elle se souvient de la puanteur de cette lampe.

Dans la cour, la famille avait l’usage d’un petit local appelé le « cagibi » dans lequel était enfermé la nuit la poule qui améliorait sa pitance de rares déchets alimentaires en vagabondant le jour. On y trouvait aussi un clapier sommaire où vivait un couple de lapins qui faisait quelques portées par an. Pour eux, il fallait aller ramasser de l’herbe une fois par semaine, le dimanche, dans les bords des routes à 5 km de là, et que l’on ramenait dans un sac dit « anglais », une sorte de bâche tenue à plusieurs personnes. Mais ce modeste élevage apportait un petit complément alimentaire en des temps de grandes restrictions.

 

Faire la lessive pour les allemands n’était pas un métier de tout repos, surtout s’agissant de « blanc » qu’il fallait bouillir, des sous vêtements, des chemises ? Les souvenirs de la fillette sont imprécis.

La mère et la fille allait chercher de l’eau à 2 dans la grande lessiveuse d’environ 50 litres de l’autre côté de la rue ou seule, l'une ou l'autre, au seau qui ne faisait que 10 litres. Le garçon aidait également, mais étant au collège, il ne rentrait pas le midi et arrivait plus tard le soir.

L’eau était versée dans un grand baquet en bois entreposé dans le cagibi dans la cour. Il devait contenir une centaine de litres.

De la lessive, achetée dans le commerce, était ajoutée et le linge laissé à tremper toute la nuit. 

Au matin, dans son cagibi, devant son baquet posé sur de solides tréteaux, la mère prenait la planche et un bloc de savon dur et passait une partie de la matinée à frotter les pièces de linge, une par une. 

Lorsque tout avait été bien frotté, les pièces de linge étaient mises dans la lessiveuse de façon circulaire serrées autour d’une sorte d’axe central creux nommé « champignon ». Il fallait être 2 pour remonter la lessiveuse à l’étage et la mettre sur le réchaud. Ensuite on la remplissait d’eau montée au seau. Dans la lessiveuse, le « champignon » reposait sur un plateau bombé perforé. L’eau bouillant dans la partie la plus basse entre le fond de la lessiveuse et le plateau perforé, remontait par l’axe creux du champignon et arrosait, grâce à des sortes de buses, le linge en dessous par une circulation en continu.  Le linge était mis à bouillir environ 2h. 

A l’issue, on sortait chaque pièce de linge avec un bâton propre prévu à cet usage et le linge chaud était redescendu dans le baquet rempli d’un fond d’eau propre qu’on avait été recherchée à la pompe. On frottait le linge une seconde fois sur la planche avec le savon dur. Lorsque le résultat était satisfaisant, on repartait à la pompe chercher de l’eau claire.

Le linge était soigneusement malaxé pour le rincer, ressorti en l’essorant un peu à la main et on vidait au seau le baquet d’eau pour remettre de l’eau propre et recommencer. On le faisait trois fois de suite. Dans la dernière eau de rinçage était mis du bleu de méthylène en boules qui ravivait la blancheur du linge. Après un pénible essorage manuel, le linge était ensuite étendu dans la cour jusqu’à séchage.

Le lendemain commençait une autre longue journée, celle du repassage. Il n’y avait pas de fer électrique mais des fers à semelle de fonte que l’on faisait chauffer sur le fourneau à charbon. Il en fallait au moins 2 pour en avoir toujours un en train de chauffer et leur forme pouvait être différente pour permettre des repassages de col ou de poignets. Obtenir la température adéquate était tout un art. 

L’essentiel de l’alimentation du fourneau à charbon provenait de charbon tombé des trains et ramassé le long d’une voie ferrée à quelques km de là avec la bienveillance des sentinelles allemandes qui surveillaient les voies.

La mère travaillait parfois tard dans la nuit, après avoir couché ses enfants. La lumière de la lampe à carbure, interdite par le couvre-feu en vigueur était dissimulée par des couvertures tendues sur la fenêtre.

 

C’était un allemand appelé « l’ordonnance », qui amenait le linge sale dans un grand sac, et il repartait avec le linge propre. Sous le linge sale, « l’ordonnance » mettait quelques quignons de pain de seigle dur.

Quand les allemands ont fuit devant l’avancée des alliés, « l’ordonnance » est venue une dernière fois et a déposé un paquet à la mère en lui disant « merci et au revoir ». La petite fille a su qu’il contenait de la nourriture, mais elle ne sait plus quoi au juste.

 

Pendant les étés, et puis presque en permanence à partir des bombardements de Rennes en 1943, la petite fille partait en campagne chez ses grands parents, une trentaine de km au sud de Rennes. Les grands parents n’avaient guère de temps pour s’occuper d’elle car le matin à l’aube, ils partaient faire leur « journée » de travail et ne rentraient qu’à la tombée de la nuit. C’était juste un endroit pour dormir. Et les dimanches étaient consacrés à Dieu par la grande et longue messe du matin et les longues vêpres de l’après-midi. Entre ces deux temps religieux, en habit de dimanche, on faisait les cafés, puis on rentrait pour manger.

Du lundi au samedi, pendant les vacances, la petite fille était placée dans une ferme et y travaillait contre la nourriture qui, il faut le reconnaitre, ne manquait pas en dépit de la guerre. 

Première tâche du matin, comme dernière tâche du soir, elle avait 11 vaches à traire. Qui n’a jamais trait de vaches à la main n’a sans doute pas idée du travail que cela représente et qu’une gamine si jeune ait pu y être astreinte, laisse songeur quand à la rudesse des temps. Ensuite, la petite fille conduisait les vaches au pré et selon le pré et la perméabilité de ses haies ou clôtures, elle les y laissait et revenait pour d’autres tâches où y restait pour surveiller les bêtes tout en faisant du raccommodage qu’on lui confiait.

Si elle ne restait pas en garde des vaches, elle portait dans les prés à 1, 2 ou 3 km, la boisson aux travailleurs, des grosses bonbonnes de cidre, genre dame jeanne, dans leurs corbeilles d’osier pour le portage. Elle faisait souvent de nombreux allers retours car il fallait également porter le repas et ce n’était pas mince affaire que de porter des gamelles chaudes.

Elle se souvient que c’était si lourd, si mal commode, si long d’emmener et de ramener tout cela…

Pendant la moisson, avec d’autres personnes, elle suivait la faucheuse mécanique attelée à un cheval. Le cisaillement de la lame y résulte d’une transmission par pignons, du mouvement circulaire des roues. Bien que ce soit un modèle sommaire qui ne liait pas encore, avec le conducteur qui poussait les gerbes sur le côté avec un outil, c’était un grand progrès par rapport aux faucheurs à la faux du passé. Le travail de la petite fille était de poser à chaque gerbe tombée, un lien tressé. Les liens étaient en paille et étaient tressés dans les familles lors de l’hiver, elle se souvient d’en avoir fait, longuement et patiemment. Une personne derrière la petite fille replaçait la gerbe précisément sur le lien tressé en s’aidant d’une faucille pour manipuler la gerbe. Puis, pour atteindre une épaisseur suffisante, les gerbes du rang suivant étaient ramassées également en s’aidant d’une faucille pour être placées soigneusement sur la gerbe en attente, exactement dans le même sens et à la même hauteur que la gerbe précédente.

Ensuite, la petite fille se souvient que des femmes expérimentées liaient les gerbes une par une, puis les gerbes étaient dressées ici et là les unes contre les autres regroupées en faisceaux. Un peu plus tard, elles étaient chargées avec méthode sur une charrette et conduite à l’aire de batterie. 

Par chance, pour la batterie, il y avait une machine qui arrivait dans le village et était louée à tour de rôle par chaque exploitant. Cela étant, à titre individuel, un peu de céréales récoltées dans des familles pour le grain des poules pouvait encore être battu à la main. La petite fille revoit bien sa grand-mère battant longuement des gerbes au fléau.

 

Les années passèrent. La petite fille, devenue une jeune femme lava longtemps son linge à la main, même si quand on a enfin dans son logement un point d’eau consistant en un évier avec de l’eau froide et une évacuation d’eau usée, c’est déjà nettement plus simple. 

Début des années 1960, après un réfrigérateur acheté grâce à une grève SNCF avec l’argent économisé au long de l’année pour les vacances qui furent annulées faute de trains, et une vraie cuisinière qui, grand luxe, comportait un four, la jeune femme a pu s’offrir une machine à laver, une Bendix.

Les prix avaient bien baissés car une Bendix, dont le prix moyen correspondait à environ 8 mois de smig mensuel (15 000 fr/m) au début des années 1950 était tombé à environ 3 mois de smig mensuel (28 000 fr/m) à l’extrême fin des années 1950. Ces chiffres sont tout à fait indicatifs, car la jeune femme et son mari travaillaient dur, en accumulant les heures supplémentaires, et gagnaient bien leur vie. La machine à laver a donc du représenter environ les 2/3 d’un mois de leurs 2 salaires. 

Mais quel progrès inouï, elle représenta dans la vie de tous les jours et que d’heures d’éreintants labeurs en moins.

Le progrès technologique a libéré les enfants des travaux forcés, il a également libéré les femmes.

 

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