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Hbsc Xris Blog - A la poursuite du réel, historique et scientifique, parce que 1984, nous y sommes presque.

Archéologie, Histoire de l'agriculture, de l'élevage, de l'alimentation, des paysages, de la nature. Sols, faunes et flores. Les sciences de la nature contre les pseudos-sciences, contre l'ignorance, contre les croyances, contre les prêcheurs de l’apocalypse.

La lettre de Louisa Johnson, Nouvelle Zélande, 28 octobre 1874

Louisa Johnson, son mari Joseph, leur fille Ellen née en Angleterre et leurs 3 filles et 2 garçons nés en Nouvelle Zélande devant leur ferme de Taranaki en 1897

Louisa Johnson, son mari Joseph, leur fille Ellen née en Angleterre et leurs 3 filles et 2 garçons nés en Nouvelle Zélande devant leur ferme de Taranaki en 1897

Il y a bien longtemps, dans un livre sur l’histoire de la Nouvelle Zélande, je suis tombé sur la reproduction d’un extrait d’une lettre datant de 1874 qu’une immigrante arrivée 8 mois auparavant d’Angleterre avec toute sa famille avait adressé à ses proches restés à Grandborough.

La lettre exprime sa satisfaction quand à leurs nouvelles conditions de vie et elle invite les siens à les rejoindre.

 

Tout cela serait assez banal si les circonstances l’étaient moins.

Je relis de temps en temps cette lettre et je me suis souvent demandé ce que pouvait être la vie de paysans pauvres en Angleterre à la fin du XIXème, et quel enfer ont fuit ces gens là pour parvenir à exprimer, une telle satisfaction à avoir quitté le vieux monde, en dépit du drame qu’ils avaient vécu au cours de leur voyage.

 

28 octobre 1874, extraits de la lettre de Louisa Johnson, depuis Otago Harbour, près de Dunedin, ile du sud, Nouvelle Zélande : 

« …Nous avons été heureux d’apprendre que vous alliez si bien à la chapelle, et d’avoir de bonne nouvelles de tous nos vieux amis. Joseph part aujourd’hui à 60 miles d’ici dans un bateau à vapeur, plus loin dans le pays pour tondre des moutons. Je devrais me sentir seule tandis qu’il est loin, mais cela ne me dérange pas s’il réussit bien. Il a plein de travail. Il a gagné 2 livres 15 shillings (1°) la semaine dernière et il disait qu’il aurait du travailler plus dur dans le vieux pays pour 15 shillings. Je fais de la couture et je reçois à chaque fois le double de ce que je demande. Je souhaite qu’un grand nombre d’entre vous, de Grandborough puissiez venir. Joseph dit que si vous venez, il vous préparera un repas comme vous n’en avez jamais eu au pays…. Si vous voulez échapper au servage et devenir libre, venez vivre ici »

 

La Nouvelle Zélande, découverte en 1642 par le navigateur néerlandais Abel Tasman avant que le britannique James Cook ne la cartographie un peu plus d’un siècle plus tard, était devenue une colonie britannique en 1841. Ce ne devint pas une colonie pénale comme l’Australie et les hommes et femmes libres pour la peupler manquaient d’autant que le voyage était long, inconfortable, et très cher. Dans le dernier tiers du XIXème siècle, le développement des navires transatlantiques à vapeur améliorèrent nettement les temps de traversée, mais les candidats à l’émigration en Nouvelle Zélande continuait à être rares, d’autant que la concurrence était rude avec d’autres destinations comme le continent américain. Or le pays dont le climat est proche de celui du sud de l’Angleterre pour l’ile du nord, et de l’Ecosse pour l’ile du sud, offrait d’énormes perspectives de développement. L’ile du nord où les colons britanniques avaient eu à affronter les farouches maoris était quasiment pacifiée en 1872. L’ile du sud, quasi vide d’habitants, où l’élevage de moutons se développait, cherchait désespérément de la main d’oeuvre.

 

Dans les années 1870, le gouvernement Néo-Zélandais se lança dans une politique de « traversées gratuites » à l’attention des paysans et éleveurs anglais pauvres ainsi que de leurs familles. Un émissaire fut envoyé en Angleterre en 1873, le docteur Isaac Featherston avec pour mission de mener une campagne de recrutement de candidats à l’immigration.

Le National Agricultural Labourers Union, un syndicat de défense des travailleurs pauvres de l’agriculture et de l’élevage venait de se monter et se battait contre les bas salaires et les déplorables conditions d’emploi, notamment dans les zones rurales du sud de l’Angleterre et des Midlands. Il poussait les travailleurs ruraux à émigrer vers les villes car la pénurie de main d’oeuvre qui en résultait faisait monter les salaires de ceux qui restaient et amélioraient leurs conditions de vie. 

Assez logiquement, le syndicat invita les travailleurs agricoles à rejoindre les convois gratuits d’émigrants. 

Près de 100 000 ruraux anglais partirent dans ces voyages « aidés » vers la Nouvelle Zélande entre 1871 et 1880.

 

Un modeste berger de Grandborough près de Rugby dans le Warwickshire, à peu près le centre de l’Angleterre, Joseph Johnson, âgé de 37 ans, sa femme Louisa, et leurs 5 filles de 10, 8, 6, 3 ans, 5 mois se lancèrent dans le grand voyage. Ils appartenaient selon toute vraisemblance au courant méthodiste religieux du pasteur John Wesley comme l’évoque « la chapelle » dans l’extrait de la lettre. Une chapelle méthodiste avait été fondée à Grandborough en 1856.

Le 13 décembre 1873 à 8h00 du matin, ils rejoignirent à la gare de Leamington, à une vingtaine de km de chez eux, un convoi d’émigrants dit de la « Holloway party »du nom d’un paysan qui l’avait organisé sous l’égide du docteur Featherston. Passés par Didcot, Bristol, Exeter, le train arriva à minuit à Plymouth. Ils furent logés dans un entrepôt dans lequel ils n’auraient du passer que 2 ou 3 jours mais les conditions météorologiques retardèrent l’arrivée des bateaux. 

C’est donc 9 jours qu’ils passèrent à plus de 700 personnes dans un entrepôt bondé et rendu humide et froid par les intempéries extérieures et l’impossibilité de faire sécher leurs vêtements ou leurs couvertures. Le rhume et les angines et « flux » de poitrine commencèrent à affecter la « Holloway party ». 

 

Les candidats à l’émigration purent enfin monter à bord des bateaux, le 22 décembre : le « Mongol », un bateau à vapeur décrit comme peu confortable et dont les ponts supérieurs n’étaient pas étanches entrainant des infiltrations dans les ponts inférieurs, et le « Scimitar » un bateau à voile qui semble avoir été plus approprié au transport de personnes. Les Johnson montèrent dans le « Mongol ».

Les médecins en charge de chacun des bateaux examinèrent avec d’autant d’attention la santé des candidats à la traversée que 2 épidémies frappaient alors cette région de l’Angleterre : la scarlatine et les oreillons. Deux familles furent rejetées de chacun des bateaux ayant des enfants atteints de la scarlatine.

Le 23 décembre le « Mongol » et le « Scimitar » prirent la mer, le premier avec 313 émigrants à bord dont 125 enfants de moins de 12 ans, le second avec 430 émigrants dont 165 enfants.

Le 26 décembre un premier cas de scarlatine fut diagnostiqué chez une enfant de 5 ans voyageant sur le « Mongol » tandis que plusieurs cas d’oreillons se déclaraient. Les deux épidémies ne purent être enrayées et furent compliquées de problèmes gastro-intestinaux sans doute liées aux mauvaises conditions sanitaires et alimentaires. 

Le premier décès, le 9 janvier, fut celui d’une enfant de 2 ans.

15 enfants et 1 adulte décédèrent avant l’arrivée du « Mongol », le 13 février 1874, à Port Chalmers dans la ville de Dunedin au sud est de l’ile du sud. 

Le « Scimitar » n’arriva que le 15 mars, après 26 décès à bord, 25 enfants, 1 adulte. (2°)

Les passagers des 2 bateaux furent tous placés en quarantaine.

 

Les Johnson payèrent un lourd tribut aux deux épidémies :

Annie Johnson, âgée de 10 ans, mourut le 29 janvier en mer.

Emma Johnson, âgée de 6 ans, mourut le 11 février en mer.

Mary Jane Johnson, âgée de 8 ans, mourut le 13 février à l’arrivée sur l’ile de la quarantaine

Ada Johnson, âgée de 3 ans, mourut le 15 février sur l’ile de la quarantaine.

La petite Ellen fut la seule survivante de la fratrie.

 

Un matelot, surnommé « Uncle » par les enfants, qui était chargé de coudre les linceuls des morts et de les jeter à l’eau lors des cérémonies en mer a rapporté un triste témoignage. Il s’agit de la supplique que lui fit la petite Mary Jane le 13 février se sentant mourir. Celle ci était cependant rassurée que le bateau ait accosté et qu’ils aient gagné une ile de quarantaine. Elle demanda à « Uncle » de bien enterrer son corps et non de le jeter à l’eau, ce dont il s’acquittera avec émotion.

 

Joseph et Louisa Johnson vécurent 5 ans sur l’ile du sud. Il était principalement berger, tondait des moutons, défrichait des terres, moissonnait. Louisa était couturière et faisait la cuisine pour un grand élevage de moutons. 

Ayant amassé un petit capital, les Johnson quittèrent l’ile du sud en 1880 pour s’installer dans le sud ouest de l’ile du nord à Kakaraméa, avant d’acheter une terre à Ngaere vers Taranaki en 1881 et de fonder leur propre ferme. 

Probablement soutenus tant par leur vie indéniablement bien meilleure que par leur foi méthodiste, ils eurent 3 autres filles et 2 garçons et reconstituèrent une famille de 6 enfants (3°), dont la petite Ellen fut l’ainée. 

 

Notes :

 

(1°) 1 livre se divise en 20 shillings. Un shilling vaut 12 pence. 1 livre vaut donc également 240 pence.

 

(2°) Comprendre ces mortalités d’enfants lors des épidémies impose quelques rappels historiques :

Le taux de mortalité infantile, qui indique le nombre de décès d’enfants de moins de 1 an pour 1000 naissances vivantes, est dans les années 1870 d’environ 150-180 pour 1000 en Angleterre comme en France. 

C’est un progrès par rapport aux XVIIème-XVIIIème siècle, où l’on oscille dans les 300 pour 1000.

Le taux de mortalité infantile est actuellement en France de 3,5 pour 1000.

 

Au delà de 1 an, la mortalité restait très forte chez les enfants. La variolisation puis la vaccination contre la variole fin XVIIIème puis XIXème ont permis une baisse conséquente des taux de mortalité dans toutes les classes d’âge. 

Au XVIIIème siècle en France, le taux de mortalité peut atteindre jusqu'à 200 pour 1000 pour la tranche de 1 à 5 ans, ce qui signifie qu’aux pires années du XVIIIème siècle, 1 enfant né vivant sur 2 meurt avant son 5ème anniversaire. Et dans les meilleures années du XVIIIème, de toutes façons, 1 enfant né vivant sur 2 est mort avant l'âge de 10 ans.

Le taux de mortalité des 1 à 5 ans tombe à 100 pour 1000 dans les années 1890 puis dégringole à 20 pour 1000 entre les 2 guerres mondiales. Il est actuellement de 0,25 pour 1000.

 

Précisons que le taux de mortalité infantile ne compte pas les morts nés qui sont évalués au XIXème siècle français entre 30 et 80 pour 1000 naissances vivantes, selon les lieux, avec de grandes disparités, les villes ayant les taux les plus élevés. Ces chiffres sont cependant sujet à caution pour de multiples raisons, religieuses par exemple, certains enfants morts nés ayant pu être déclarée vivants pour des questions de sépulture, d’autres ayant pu naitre vivant mais avoir été « aidé » à mourir en raison de leur état d’infirmité évidente, notamment dans les villes.

Le taux actuel en France est de 9 morts nés pour 1000 naissances vivantes.

 

 

(3°) Certaines sources historiques évoquent 4 filles et 2 garçons nés en NZ donc 7 enfants pour la famille Johnson. 

Mes recherches m’ont permis d’identifier les 5 enfants suivants nés en NZ, sans certitudes, car je n’ai pu accéder aux sources payantes me permettant de confirmer les filiations :

Louisa née en 1875

Eliza née en 1877

William né en 1879

Rose né en 1880

Edward né en 1882

Auquel cas, la 4ème fille, évoquée par les sources historiques, serait Ellen, née en 1873 en Angleterre, survivante de la traversée.

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