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Hbsc Xris Blog - A la poursuite du réel, historique et scientifique, parce que 1984, nous y sommes presque.

Archéologie, Histoire de l'agriculture, de l'élevage, de l'alimentation, des paysages, de la nature. Sols, faunes et flores. Les sciences de la nature contre les pseudos-sciences, contre l'ignorance, contre les croyances, contre les prêcheurs de l’apocalypse.

Boire de l'eau avant les réseaux d'eau potable du XXème siècle

Fontaine collective de village au début du XXème siècle

Fontaine collective de village au début du XXème siècle

Pendant des siècles, l’eau fut indéniablement la boisson principale des français, même si ce ne fut pas la seule, loin de là, j'aurai l'occasion d'y revenir.

Mais entendons nous bien, de quelle eau s’agissait-il ? 

L’eau, qui arrive comme par magie au robinet, à un prix ridicule, est certes peut-être chlorée, et peut-être vaguement chargée en pesticides, et tout cela fait glapir les hypocondriaques de l’alimentation, mais c'est l'eau la plus saine que les européens aient eu à leur disposition depuis toujours. 

Et si en France, tout le monde semble avoir oublié comme l’eau du robinet est une chose récente, bien des humains de part le monde n'ont pas cette chance. Des maladies dues à la consommation d’eau très polluée ravagent toujours le tiers monde. 

 

Avoir de l'eau de qualité fut une richesse inouïe en Europe, avant le XXème siècle. Disposer d’un puits personnel près de sa demeure creusé dans un sous sol sain et sans infiltration polluée était une chance énorme et souvent un signe d’aisance. 

Très tôt aristocratie, riches petites bourgades et fondations monastiques développent même des solutions technologiques soit en reprenant l’héritage romain des aqueducs, canalisations de plomb ou de terre, et en amenant jusqu’à eux leur site d’habitat des sources d’eau réputées potables, soit en développant des système de récupération des eaux pluviales ruisselant des toits dans des citernes de très grands volumes, construites avec soin et pouvant disposer de systèmes de filtrations basiques.

 

Mais pour 90% des populations, l’accès à l’eau était des plus sommaires. Lorsque la géologie des sols le permettait, il y avait en général un ou plusieurs puits communaux ou plus rarement une ou des sources collectives où on partait à pied puiser avec un récipient. C’était souvent une tâche enfantine d’autant plus pénible qu’à défaut de seau en bois, on y allait avec un récipient en poterie déjà lourd. Les seaux en métal sont un confort du XIXème siècle, ceux en plastique, du dernier tiers du XXème siècle.

 

Pour que ces puits et ces sources soient alimentés en suffisance, il fallait bien sûr des pluies suffisamment bien réparties dans l’année, sans trop longues périodes de sécheresse susceptibles de vider les nappes. Dans certaines régions, l’existence d’une longue saison sèche annuelle comme une sensibilité particulière à des sécheresses occasionnelles pouvaient imposer des contraintes particulières de gestion de l’eau dans des communautés bien organisées ou à défaut d’une telle organisation exposaient les populations les plus pauvres à des épisodes réguliers de forte mortalité, faute d’eau pour les cultures, les élevages, et tout simplement pour les humains.

 

Dans les régions bien pourvues en précipitations, rien n’était pour autant si simple.

Des pluies régulières permettent une bonne pénétration dans les sous sols, mais avec les limites imposées par certaines contraintes géologiques comme des substrats très argileux ou à contrario très calcaires. Très souvent également, en cas de fortes pluies, le ruissellement entraine rapidement les excédents vers les cours d’eau.

Des études ont pu montrer comment certains puits et même certaines sources pouvaient être mal situés, et recevaient de nombreux polluants soit  part des infiltrations dans le sous sol, soit en raison des reliefs et des pentes. 

 

Or dans les mondes de nos ancêtres, contrairement aux mythes d’une merveilleuse nature bien préservée, les activités ou sites susceptibles d’entrainer des pollutions de l’eau abondaient tant en villes qu’en campagnes et on ignorait tout des risques de contamination et des processus de traitements d’eaux souillées. Ici un amas important et permanent de fumier ou déchets divers, soit familial, soit communal, les « merderons », « voiries » (1°) et « dépotoirs » du passé, ailleurs la proximité d’une activité polluante : boucherie avec son abattage à ciel ouvert dont les déchets dégoulinent dans les rigoles, petite brasserie dont les effluents liquides sont chauds et chargés en matières organiques concentrées entrainant des développements d’algues diverses. 

 

Et que dire des tanneries, teintureries…. Beaucoup de gens s’imaginent que la chimie commence au XXème siècle. C’est une grande illusion, elle commence au néolithique avec les premières extractions ou fabrications de substances d’origine végétale (tannins, pastels, garance , animale (kermès, noir animal…) ou minérale (alun, natron, chaux…) connues pour avoir telle ou telle propriété permettant d’assouplir un cuir ou de le conserver, de dégraisser une laine, de teindre une toile, de fabriquer un savon. Et la brasserie, déjà citée, n’est ni plus ni moins que de la chimie. 

Les rigoles aboutissaient dans les ruisseaux où les bêtes alors en proie à toutes sortes de pathologies comme à de régulières épizooties venaient boire, et qu’elle souillaient en les piétinant et en y faisant leurs déjections. Les eaux sales des lavoirs s’y déversaient également. 

Et les ruisseaux rejoignaient les rivières où, dès le moyen âge, de nombreux moulins se mettent à proliférer, ne servant pas qu’à broyer des céréales ou des graines oléagineuses, comme on le croit souvent, mais actionnant divers systèmes de marteau pour broyer des minerais, forger des métaux, battre la pâte à papier, etc… Ces moulins, qui utilisaient la force des cours d’eau pour fonctionner, y rejetaient également tous leurs déchets.

 

Et tout cela finissait dans des fleuves encombrés de norias de bateaux de transport (2°), car c’était par les cours d’eau navigables qu’il était le plus facile de transporter de gros volumes de lourdes marchandises pour un coût acceptable. Toute cette population de mariniers qui vivaient sur l’eau à longueur d’année y jetaient bien sûr leurs déchets et y nettoyaient leurs cales.

 

Certains historiens ont pu qualifier ce système d’évacuation de tous les immondices de « tout à la rue », suivi du « tout à la rivière » puis du « tout au fleuve ». 

Soyons honnête, il existait quelques réseaux d’égouts ici et là, mais en principe reprenant d’anciennes rivières qui avaient été recouvertes, et le résultat était le même car tout finissait dans la Seine ou dans le cours d’eau principal de tout autre ville.

Tout cela n’est pas si loin, car datant de la charnière XIX-XXème siècle, il existe des vieilles cartes postales de tombereaux d’ordures tirés par les chevaux qui sont déversés dans la Seine depuis un quai parisien.

Et puisque l’on parle de Paris, il faut s’imaginer que jusqu'au XIXème siècle, l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière avait la Seine pour égout et poubelle. 

On comprend les flambées épidémiques d’autant que pour pallier l’insuffisance de l’alimentation en eau de Paris, par les sources et puits souvent eux mêmes pollués ou par d’anciens aqueducs ou de vieilles canalisations de plomb, à partir du XVIème siècle, des pompes sont peu à peu installées pour puiser l’eau de la Seine. 

Et cette eau se buvait ! Tout au plus, dans la bonne société conseillait-on de la laisser reposer un peu avant de la boire, sans consommer les dépôts au fond des récipients.

 

Les gens des temps avant Pasteur n’avaient aucune compréhension des maladies bactériennes, virales ou parasitaires, comme des intoxications de nature chimique qui pouvaient les frapper et ne faisaient aucun lien entre pathologies diverses et ce qu’ils buvaient, mangeaient ou avec un quelconque autre aspect de leurs conditions de vie ou de travail. 

Les maladies de l’eau comme de l’alimentation et bien plus encore de la sous alimentation furent bien sûr aussi omniprésentes pendant des siècles et simples banalités de la vie quotidienne. 

Les seules réponses étaient d’en appeler à Dieu ou de soupçonner des empoisonneurs. La rumeur déjà, comme aujourd’hui, nourrissait les convictions.

 

Les travaux de Pasteur et des premiers médecins hygiénistes puis de tous leurs successeurs permettront seulement de comprendre d’où venaient toutes ces « pestes » comme on les appelait communément : maladies bactériennes, infections virales, parasitoses, de la simple diarrhée à la grave diarrhée selon l’agent infectieux, du choléra au typhus en passant par les hépatites, il n’y avait que l’embarras du choix. 

Sous l’impulsion du baron Hausmann, qui transforme complètement Paris dans la 2ème moitié du XIXème siècle, la construction d’un système d’adduction d’eau potable et l’élaboration d’un immense réseau d’égouts est entreprise sous la conduite de l’ingénieur Eugène Belgrand. Grand progrès avec un bémol puisqu’au lieu de se déverser dans la Seine à Paris, les égouts se déversaient dans la Seine en aval à Clichy. Les bassins de décantations et d’épandages arriveront un peu plus tard. 

 

Ce réseau fournira le modèle de tous les réseaux modernes français. 

Dans les deux décennies qui suivent la 2ème guerre mondiale, toutes les grandes villes sont à peu près correctement équipées en adduction d’eau et réseau d’égouts. 

Pour les campagnes, ce sera plus long, certains villages attendront la fin des années 1980 pour voir arriver l’eau si propre du robinet (3°). Et en 2009, une centaine de communes françaises, y compris DOM-TOM ne possédaient toujours pas de réseau d’eau potable ou avaient des secteurs communaux non desservis, bien qu’habités.

 

Les gens de ma génération se souviennent encore qu’il était encore commun dans les années 1960-70 de voir des gens se déplaçant en boitant de façon très caractéristique un peu décoordonnée, il s’agissait des survivants de la poliomyélite, une maladie due à des entérovirus présent dans des aliments et des eaux souillés par des déjections. Coucou beau-tonton Dédé, mort à 80 ans , il y a 3 ans, enfant de la polio… Eau du robinet et vaccination ont fait disparaitre ces malheureux boiteux.

 

L’occasion aussi d’évoquer une maladie très européenne, la mucoviscidose. Une hypothèse plus que sérieuse relie la prévalence européenne de cette maladie génétique aux infections intestinales en tout genre. Par un avantage sélectif les porteurs récessifs, c’est à dire les porteurs « sains » d’un seul gène auraient une relative protection contre de nombreuses atteintes gastro intestinales dont le dangereux choléra. 1 européen de souche sur 25 environ est un porteur récessif (4°)

 

 

Quelques mots sur les eaux minérales, en bouteilles plastiques, qui font tant glapir les hypocondriaques de l’alimentation.

Hors de leurs lieux privilégiés de production, elles n’apparaissent que vers le milieu du XIXème siècle, en bouteilles de grès et juste pour les très très riches. Les bouteilles d’eau minérale en verre leur succèdent fin du XIXème siècle mais c’est encore un luxe de riches jusque dans les années 1950. Le plastique remplace le verre vers la fin des années 1960 en France et pour ceux qui ont connu les bouteilles d’eau minérale en verre, c’est la fin d’une sacrée galère.

Notons que les bouteilles plastiques sur lesquelles déblatèrent les riches européens sont précieusement récupérées dans de nombreux endroits du tiers monde. On y met de l’eau qui a subi une ou plusieurs filtrations, par exemple par lit de sable, ou plus selon les moyens, et ensuite on laisse ses bouteilles pleines d’eau en plein soleil pour filtration par les UV.

 

NOTES

 

(1°) Le mot voirie a eu, historiquement, plusieurs sens, mais un des sens principaux du XVIème siècle fait des voiries, des lieux situés dans des villes où l’on regroupe les immondices, les déjections, les ordures, les fumiers, les déchets animaux.

 

(2°) Héritière de traditions antiques, la hanse parisienne des marchands de l’eau qui date du XIIème siècle était si riche et si influente qu’elle est à l’origine de la municipalité parisienne dès la fin du moyen âge. A la puissance de cette association de marchands, la ville de Paris doit ses armoiries actuelles qui supporte une nef de transport, si commune autrefois sur la Seine avec la devise « Fluctuat nec megitur » il flotte mais ne coule jamais.

 

(3°) Dans certains lieux du fin fond des campagnes françaises, l’eau courante n’est arrivée qu’il y a moins de 50 ans. Début des années 1970, ma belle famille envoyait encore les enfants chercher l’eau au seau au puits communal dans la campagne du nord de Rennes. L’eau au robinet fut un prodige !

 

(4°) La mucoviscidose est une maladie génétique se transmettant sur un mode récessif. C’est à dire qu’il faut avoir reçu une copie du gène défectueux à la fois de son père et de sa mère, pour être malade. Le porteur récessif de la mucoviscidose n’a qu’un seul gène et n’est donc pas malade mais bien sûr il a un risque sur deux de transmettre le gène à sa descendance.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Jean-Pierre Leguay « La pollution au moyen âge » 1999

 

Jean-Pierre Leguay « L’eau dans la ville au moyen âge » 2015

 

Jean Gimpel  "La révolution industrielle du moyen âge" 1975

 

L’alimentation et les usages de l’eau à Paris du XIIème au XVIème siècle

http://piren16.metis.upmc.fr/?q=webfm_send/492

 

Pour une histoire régionale de l’eau en Nivernais au XIXème siècle

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1968_num_23_1_421885

 

Puits, aqueducs et fontaine, l’alimentation en eau de la France du nord du Xème au XIIIème siècle

https://books.openedition.org/pup/2943?lang=fr

 

La pollution des eaux autrefois

https://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_2007_num_57_3_1620

 

Géographie de l’inconfort des maisons rurales au XXème siècle

https://www.persee.fr/doc/noroi_0029-182x_1969_num_63_1_1661

 

 

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