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Hbsc Xris Blog - A la poursuite du réel, historique et scientifique, parce que 1984, nous y sommes presque.

Archéologie, Histoire de l'agriculture, de l'élevage, de l'alimentation, des paysages, de la nature. Sols, faunes et flores. Les sciences de la nature contre les pseudos-sciences, contre l'ignorance, contre les croyances, contre les prêcheurs de l’apocalypse.

L'allaitement mercenaire ou les femmes qui vendaient leur lait

Carte postale ancienne

Carte postale ancienne

Il est une pratique vieille comme le monde, mais oubliée des livres d’histoire, oubliée des journaux et oubliée tout court dans la mémoire des français : l’allaitement mercenaire.

 

L’allaitement mercenaire consiste pour une femme qui vient d’accoucher d’un enfant et est donc en lactation à prendre en charge, contre rémunération, le nourrisson d’une autre femme qui ne souhaite pas allaiter elle-même ou ne peut le faire.

 

Cette pratique, immémoriale dans l’histoire européenne des classes aisées tout au moins,  semble avoir quatre origines. 

 

-La première est de nature biologique, une femme allaitante, en principe, est peu inclinée à avoir des relations sexuelles pour des raisons hormonales qui diminuent voir annihilent les désirs sexuels. Or jusqu’à une date récente, les maris considéraient avoir des « droits sexuels» sur leurs femmes. S’ils étaient aisés, il leur était donc facile d’acheter une nourrice pour exercer ce droit.

-La seconde est lié à la première mais de nature religieuse, puisque la plupart des religions, dont le christianisme, interdisent en principe les rapports sexuels pendant l’allaitement, comme pendant la grossesse d’ailleurs.

-La troisième, notamment dans les familles aisées, était le souhait d’avoir un héritier mâle et le cas échéant le plus de garçons possible. Il fallait donc multiplier les grossesses rapidement surtout lorsque la femme avait donné naissance à une ou des filles. Or l’allaitement est un assez bon contraceptif. Il fallait donc y mettre fin rapidement de sorte à ramener la femme à des cycles de fertilité.

-La quatrième est liée au mode de vie mondaine des familles riches. Une femme des classes très aisées devait pouvoir relever rapidement de couches et reprendre sa vie de réceptions et de sorties sans être gênée de quelque manière que ce soit par un nourrisson.

 

 

Cette pratique des nourrices mercenaires, est extrêmement ancienne puisqu’elle est citée dans le code d’Hammurabi en Mésopotamie vers 1750 av JC.

Commune chez les romains, on la retrouve couramment au moyen âge dans les aristocraties européennes et cette pratique s’étendra vite à la bourgeoise naissante.

Avant la révolution française, l’allaitement mercenaire est déjà une véritable industrie régit essentiellement puisque toute démarche pour une postulante nourrice commençait par un certificat du curé mais sa pratique explose dans les grandes villes du XIXème siècle. Il était régit par des bureaux de placements et divers intermédiaires avec une forte proportion de femme, souvent anciennes nourrices.

 

10% environ des enfants français de la fin du XIXème sont allaités par une nourrice mercenaire, mais ce chiffre cache d’énormes disparités, jusqu’à un tiers des petits parisiens et presque la moitié des petites lyonnais vivent les 12 premiers mois de leur existence au sein d’une femme qui n’est pas leur mère.

Si la mise en nourrice était particulièrement importante pour les enfants nés hors mariage dont le nombre explose dans les grandes villes du XIXème siècle, il n’en reste pas moins vrai que sur 10 enfants élevés en nourrice, 8 l’étaient sur choix des parents.

 

La pratique ira bon train jusqu’à la loi Roussel en 1874 qui donna un cadre strict à l’allaitement mercenaire en se souciant pour la première fois du sort des enfants placés. 

Une législation devenait d’autant plus nécessaire que la mortalité infantile devenait particulièrement préoccupante pour les nourrissons placés chez « les nourrices à emporter » du rang le plus bas. 

Il s’agissait de femmes qui n’ayant trouvé mieux pour subsister, prenaient en compte les enfants des filles mères, des familles urbaines les plus pauvres et ceux de l’assistance publique, pour les garder parfois jusqu’à l’âge adulte.

La mortalité atteignait entre la moitié et les deux tiers des enfants confiés. Dans certains lieux et certaines familles, ce fut pire. 

Se posait également le problème des nourrices, qui ayant eu la chance d’avoir été choisies par une famille aisée pour être « nourrice sur lieu » laissaient leur propre enfant, dans des conditions parfois précaires, tant les rémunérations et avantages de cette classe de nourrices étaient importants. 

 

 

Comprenons bien le distinguo « nourrices à emporter » et « nourrices sur lieu » puisqu’on connaissait en effet jusqu’au début du XXème siècle 2 types de pratiques :

 

Les « nourrices à emporter » prenaient à domicile normalement un seul mais parfois plusieurs nourrissons  qu’elles allaient, en principe, chercher en ville via un bureau de placement ou que plus souvent qu’une entremetteuse leur apportait. 

 

Sous ce vocable, se dissimule en réalité des différences considérables de statut, de salaires et de traitement des nouveaux nés. 

 

Une petite proportion de ces « nourrices à emporter », recommandées par connaissances, venaient effectivement chercher elle-mêmes des enfants de la petite bourgeoisie des villes que les parents souhaitaient faire placer pour être davantage déchargés de toute préoccupation et de toute charge de travail durant les premiers mois de l’enfant. 

Ces nourrices pouvaient gagner 30 francs par mois en 1880 mais elles n’avaient aucun avantage en nature même si elles pouvaient bénéficier de cadeaux ou de recommandations si elles donnaient satisfaction en rendant des enfants vivants et en bonne santé.

 

Progressivement au XIXème siècle, les « nourrices à emporter » ou leurs intermédiaires, souvent d’anciennes nourrices travaillant en indépendantes ou pour des bureaux de placements, n’étant plus d’âge pour cette activité, viendront chercher des nourrissons  de parents issus de l’exode rural en cours et qui, de part leurs conditions de travail et de logement, ne pouvaient s’occuper de leurs enfants. Il en résulte bien sûr à l’époque, une baisse des rémunérations pour les nourrices comme une dégradation des soins apportés aux enfants dont les taux de mortalité s’élèvent très sensiblement. 

 

Mais surtout, la classe des « nourrices à emporter » s’étend considérablement au XIXème siècle à une catégorie assez misérable de femmes allaitantes n’ayant pas trouvé meilleure embauche et qui deviennent les nourrices des enfants de familles urbaines très pauvres, et surtout de l’assistance publique. En effet, dans les grandes métropoles, dès les années 1850, exode rural, déracinement, promiscuité font exploser le nombre des naissances illégitimes et les abandons d’enfants se multiplient saturant les institutions de l’assistance publique qui envoient au loin, ces enfants dont on ne sait que faire. 

Par l’entremise d’intermédiaires peu scrupuleux, les nourrissons emmaillotés et alignés comme des marchandises sont conduits dans les campagnes par « charretée » et plus tard par wagon de chemin de fer, dans des conditions de transport souvent pitoyables qui se soldaient par des décomptes de morts dès l’arrivée à destination.

Au mieux, le salaire de ces femmes atteignait en 1880, environ 12 francs par mois sans aucun avantage en nature. 

Il va de soi qu’elles laissaient souvent les nourrissons pour aller travailler aux champs et qu’aucun médecin ne serait jamais appelé en cas de maladie. Pour tenter de gagner un peu plus d’argent, en s’arrangeant avec l’entremetteuse, elles pouvaient prendre un 2ème ou 3ème nourrisson et l’allaitement au sein était souvent remplacé par le lait de vache dispensé dans des conditions sanitaires effarantes. Pire pour économiser encore, les plus âpres au gain remplaçaient le lait par des bouillies de farine ou de légumes totalement inadaptées aux nouveaux nés. La plupart de ces enfants n’allaient pas à plus de quelques semaines.

Par ailleurs, au delà de la période d’allaitement, elles recevaient de maigres gages pour garder la plupart de ces enfants jusqu’à la majorité.  Même si certaines nourrices très pauvres furent irréprochables dans leurs soins et s'attachèrent aux enfants qu'elles avaient à charge, il en résultait beaucoup plus souvent des « fratries » improvisées souvent misérables, exploitées et maltraitées. 

L’indifférence des administrations de placement relativement au sort de ces enfants n’arrangeait pas les choses. 

Quand aux parents ou à la mère célibataire auxquels une intermédiaire annonçait un décès, ils étaient rarement affectés par la mort d’enfants qu’ils n’avaient pas eu le temps de connaître et qui ne signifiaient bien souvent qu’une charge financière imputant leurs maigres salaires.

Cette catégorie d’enfants placés a connu une véritable hécatombe. 

 

 

Les « nourrices sur lieu » sont l’aristocratie des nourrices.

Il s’agit de nourrices, qui partaient en placement dans une famille aisée, voir très riche, parfois à des centaines de km de leur domicile. 

Elles constituaient indéniablement une classe de nourrices particulièrement privilégiées. Elles-mêmes confiaient leur propre nouveau né à un tiers en principe dans leur village d’origine et souvent à des proches, mais il y avait aussi des placements plus douteux.

Leur sélection pouvait se faire par un bureau de placement mais plus souvent les recrutements étaient faits par connaissance et recommandations. 

Il y avait des critères rigoureux. Outre une belle allure et une santé irréprochable, il était impératif qu’elles aient des rudiments d’éducation. Pas question effectivement dans une famille riche d’avoir une nourrice s’exprimant mal, dans un patois incompréhensible, incapable de soutenir une conversation, n’ayant pas quelques rudiments de lecture comme d’écriture.

Les régions déshéritées, fournissant des « nourrices sur lieu » se sont d’ailleurs caractérisées par une forme de féminisme avant l’heure.

En effet, à contrario de toute la société de l’ancienne France, la naissance d’une fille y était préférée à celle d’un garçon. 

Là où les sols étaient ingrats et les perspectives d’embauche médiocre, un garçon ne nourrirait guère les siens, tandis qu’une fille avait toujours l’espoir de devenir nourrice, au pire « nourrice à emporter » pour l’assistance. Mais il y avait celles qui faisaient rêver, les quelques élues qui deviendraient « nourrices sur lieu ».

Cela explique encore une fois qu’un accent particulier était mis sur la santé comme sur l’éducation des filles, plus importante que celle des garçons. 

En effet, une fille qui décrochait une place de nourrice chez des gens aisés, c’était pour toute une famille un formidable espoir d’aisance financière comme d’ascension sociale.

 

Bien sûr, il est terrible de penser que ces jeunes femmes partant loin de chez elle pour ne pas revenir, pour parfois des durées aussi longues que 2 ans, laissait leur propre nouveau né.

Mais les contreparties étaient, en principe énormes.

Tout d’abord, par contrat préalable, une somme d’argent était prévue pour le travail. 

Leur salaire mensuel est estimé en 1880 à 80 francs par mois, logement, nourriture, habillement non inclus.

Ensuite les nourrices étaient, encore une fois en règle générale, accueillies dans les domiciles des familles aisées, de façon particulièrement enviables.

Un soin particulier était apporté à leur santé qui devait être irréprochable pour une lactation abondante et saine. En conséquence, elles étaient bien logées, dans des chambres aérées, lumineuses et chauffées. Leur nourriture était choisie et abondante. 

Elles étaient habillées et comme en principe, elles participaient à une partie de la vie sociale des familles dans lesquelles elles travaillaient, amenant les enfants pour les présenter et les prenant en charge dans les déplacements, il allait de soit que les habits étaient choisis avec soin.

Outre leur salaire, de part leur rôle, elles acquerraient souvent une proximité particulière avec la maîtresse de maison et en tiraient faveurs et cadeaux divers. Parfois, des précepteurs pouvait même être embauchés pour leur donner un complément d’éducation.

Il va de soir que dans la classe des domestiques, elles suscitaient bien des envieux.

 

Si elles envoyaient souvent régulièrement une petite partie de leur rémunération à leur famille restée au pays, l’essentiel du salaire prenait le plus souvent la forme d’un important pécule versé à la fin du contrat.

Dans le Morvan, région traditionnelle de nourrices, tant à domicile, que sur site, des termes de « maison de lait », « champs de lait », « toit de lait » évoquait ce qui avait pu être acheté ou réparé avec cet argent.

Il va de soi que cet argent donna à une classe de femmes des campagnes pauvres un pouvoir financier considérable qui changea leur statut. 

Revenant de la grande ville où elles avaient connu l’aisance, l’hygiène et un haut niveau d’éducation, elles ont également ramené avec elles de nouvelles manières de vivre, une ouverture sur le monde extérieur et l’espoir d’une vie meilleure pour leurs propres enfants qu’elles ont souvent plus pousser d’autant plus dans leurs études, qu’elles même avaient acquis une éducation bien supérieure à celle de tout ceux resté au pays.

 

Aspect peu connu des relations qui étaient tissées entre la nourrice et sa famille d’accueil, la maintenance de liens lorsque celle-ci retournait dans sa campagne. Ces liens étaient favorisés par le fait que la plupart de ces nourrices « de rang » savaient bien entendu lire et écrire et une correspondance se mettait en place.

Les enfants de la nourrice et ceux qu’elles avaient nourris dans sa famille de placement étaient souvent dit « frères et soeurs de lait ». 

Cela impliquait des obligations d’assistance qui pouvaient se prolonger la vie durant, cadeaux aux fêtes, hébergement des frères et soeurs de lait venant à la ville, précieuses recommandations pour un travail. 

 

Il a pu être reproché à ce système une sorte de réclusion des femmes « nourrices sur lieu » dans le cadre de leur famille de travail, voir même l’interdiction qui leur était faite d’avoir des relations sexuelles. 

 

Je crois qu’il faut relativiser et se replonger dans le contexte des campagnes du passé.  

De quelle liberté pouvait disposer des jeunes femmes vivant au fin fond d’un village français et surveillées par toutes les matrones aigries des alentours et par M. le curé et ses fidèles ouailles ? 

En quoi leur univers clos de village, à une époque sans télévision, sans radio, sans journaux, sans livres, pouvait-il être ouvert et enrichissant ?

De quelle manière ces paysannes pauvre pouvaient-elles être libres de leur esprit ou de leur corps ? 

 

Dans sa jeunesse, ma mère eu une amie, issue de la paysannerie pauvre du Morvan, mais dont la mère avait eu la chance d’être recrutée comme « nourrice sur lieu » dans une famille parisienne très aisée. 

Cette fille d’une nourrice, qui fit une très brillante carrière, tira avantage à la fois de l’ouverture intellectuelle et culturelle dont bénéficia sa mère durant son placement, d’un certain confort apporté par les revenus de sa mère, complété par des cadeaux annuels réguliers en vêtements, biens divers, et même livres, lorsqu’elle montra des dispositions pour l’étude. 

Pour finir, grâce à l’assistance de sa famille de lait, elle eu toute facilité pour s’installer à Paris au début de sa carrière, début des années 1950.

Elle appartenait à la toute dernière génération d’enfants ayant bénéficié de cet ascenseur social bien particulier.

 

Bibliographie

 

La mise en nourrice, une pratique répandue en France au XIXème siècle

https://journals.openedition.org/transtexts/497

 

L’allaitement et la société

https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2003-v16-n2-rf708/007766ar/

 

Les nourrices à Paris au XIXème siècle  

https://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1980_num_9_1_1023

 

L’allaitement mercenaire en France au XVIIIème siècle 

https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1979_num_31_1_1466

 

Nourrices et nourrissons dans le département de la Seine de 1880 à 1940

https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1982_num_37_3_17360

 

Les nourrices du Morvan au XIXème siècle

https://www.persee.fr/doc/adh_1147-1832_1964_num_1964_1_883

 

Les nourrices en Bretagne vers 1900

https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1991_num_98_4_3408

 

Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile à la fin du XIXème siècle

https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1978_num_33_6_16837

 

Loi Roussel de 1874

http://www.histoire-du-biberon.com/biberons/Documents/Loi%20Roussel.pdf

 

Noëlle Renault « Nourrices, nurses et gouvernantes » Editions Sutton 2018

 

Jacques Tréfouël « Le lait des autres, histoire des nourrices du Morvan » DVD 2008

 

En annexe, sur l’histoire de l’alimentation des villes en lait de vache au cours des derniers siècles, lire l’excellent ouvrage de Pierre Olivier Fanica « Le lait, la vache et le citadin, du XVIIème au XXème siècle » Editions Quae, 2008

 

A voir, le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance Publique à Alligny en Morvan ouvert du 1er mars au 11 novembre

 

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